YOGA – YOGIN
Souviens-toi, là, à travers un geste banal, quotidien, tu as senti, j’ai senti que j’étais dans mon geste, ou plutôt que mon geste était moi, je faisais sans y penser, ça se faisait en moi avec juste mon concours gracieux, pas d’acteur, juste l’action. J’étais totalement présent à ce geste, néanmoins était-ce bien « moi »?

Plus de séparation, mais bien un moment de silence où tout était à sa place, simple, sans importance où l’idée même de bon/mauvais, dedans/dehors, divin/quotidien était sans accroche.
Ce geste banal avait ouvert de façon inattendue une porte sur un espace infini de présence : j’étais, tu étais dans l’essence même du yoga tantrique.

Et puis, bien sûr, la pensée discriminante est revenue grignoter l’espace. Souviens-toi, cet instant de spontanéité pure est resté dans ton cœur où tu as touché intimement l’essence divine du monde dans la sensorialité du moment. Souviens-toi, tu connais ces instants de grâce, d’éveil ; nous tous y avons eu accès. Plus facilement enfant quand notre capacité à s’émerveiller était encore frémissante.

Et « l’Éveil » que nous cherchons plus ou moins fantasmatiquement dans une voie spirituelle n’est-il pas simplement le glissement progressif de l’automatisme à la présence où les moments d’absence sont alors préludes au rejaillissement, où le pressentiment est actualisé. Je reconnais ma propre nature.

Et je peux dire :

Tu es Shiva,
Shiva est le Soi
Illuminé depuis toujours
Sans naissance, ni mort
L’Univers est le jeu de ta Conscience.

Alors le yoga tantrique nous invite à instiller dans la vie quotidienne, la grâce, à utiliser chaque pensée, chaque émotion, chaque sensation comme lieu de conscience, matrice d’où émerge et où revient ce frémissement de complétude d’une passion sans objet ni intention.
Pour le Tantra shivaïte, pas d’absolu en dehors de la réalité. À travers la pratique du Vijnânabhaïrava tantra, c’est la globalité de l’expérience humaine qui se réenchante en osant ressentir l’intimité de chaque instant sans rien changer, l’accueillir, la reconnaître spontanément.

Le Vijnânabhaïrava tantra : « tantra de la reconnaissance suprême », traité de pratiques yogiques fondamental est une merveille de concision et de poésie qui peut ouvrir par la simple lecture cet état d’intuition, de pressentiment initial … souviens-toi.

Comment pratiquer ? Plutôt que de séparer sa vie spirituelle de sa vie quotidienne, le Tantra propose des micro-pratiques, intenses et courtes à intégrer à la vie de tous les jours. Puis, petit à petit, j’intègre le nombre de ces micro-pratiques en les invitant de plus en plus dans mon quotidien.

Ce qui me permet de vivre une ascèse profonde au sein de la société, de mon métier, de ma famille, ancré dans la réalité d’aujourd’hui.

Comment choisir les stances ou micro-pratiques ?

La vie saura vous conduire où il y a le plus d’ouverture, le plus de goût, le plus de saveur.
Il suffit en fait d’intégrer une seule stance pour véritablement « connaître l’indescriptible ». Nul n’est besoin de les savoir par cœur, simplement retenir l’essentiel, l’essence de la stance.

En voici certaines qui me font toujours vibrer (d’autres, me sont plus familières) :

Stance 92 – Marchant, dormant, rêvant, la conscience ayant abandonnée tout support, connais-toi toi-même en tant que présence lumineuse et spatiale.

Stance 51 – Fixe ton esprit dans le coeur en te livrant aux activités du monde, ainsi l’agitation disparaîtra et en quelques jours tu connaîtras l’indescriptible.

Les sujets abordés ?

Rien à éviter, rien à rechercher dans ce yoga non postural. C’est une plongée dans la réalité, à travers le yoga de la spatialité lumineuse,

Stance 120 – regarde un objet puis, lentement, retire ton regard. Ensuite, retire ta pensée et deviens le réceptacle de la plénitude ineffable.

celui du son, de la contemplation, rien à chercher, rien à trouver, juste être, Présent.

Stance 59 – Regarde un bol ou un récipient sans en voir les côtés ou la matière. En peu de temps, prends conscience de l’espace.

Du rêve, de la méditation.

Stance 96 – Lorsque tu prends conscience d’un désir, considère-le le temps d’un claquement de doigts, puis soudain abandonne-le. Alors il retourne à l’espace duquel il vient de surgir.

De la non dualité, de l’extase originelle, du yoga chamanique, du Prânâyâma yoga.

Stance 27 – Lorsque tu as inspiré ou expiré complètement et que le mouvement S’arrête de lui-même, dans cette pause universelle et paisible la notion du « moi » disparaît et la Shakti se révèle.

le Kundalini yoga, le yoga des sens.

Stance 101 – En état de désir extrême, de colère, d’avidité, d’égarement, d’orgueil ou d’envie, pénètre dans ton propre cœur et découvre l’apaisement sous-jacent à ces états.

Ce fameux et pourtant si méconnu yoga des sens. Dans la vision tantrique, tout contact des sens avec le monde est un contact amoureux : la caresse ou le bruissement du vent, le parfum de l’herbe. Au cœur de la sensation pure, il n’y a plus de passé, de futur, d’ego, simplement l’infini présent.

Quant à l’union sexuelle proprement dite, elle n’est pas un accès vers quelque état prodigieux, mais un lieu de plus de conscience, certes fort puissant puisque là se trouvent comme condensées les limites de notre abandon, le manque de spontanéité, l’omniprésence de la pensée discriminante, le manque de confiance en l’intuition de son propre corps.

Stance 67 – Lorsque tes sens frémissent et que ta pensée atteint l’immobilité, entre dans l’énergie du souffle et, au moment où tu sens un fourmillement, connais la joie suprême.

Voilà. C’est simple et si proche, d’une infinie beauté.

Revenir au cœur, c’est terriblement profond, dérangeant, cela réveille en nous quelque chose de connu. Toujours plus simple, toujours plus profond.

Souviens-toi…

© Diane Bellego